Sibylle Baltzer

Peinture

Il y a dans les œuvres de Sibylle Baltzer une « fragilité discordante des formes», écrivait la romancière cubaine Zoé Valdès. En effet, ce sont bien des formes qui s’imposent dans ses tableaux, jouant de collages et d’assemblages inattendus mais qui très vite se révèlent efficaces et justes. Des formes peintes mais aussi des formes déjà-là, glanées dans le quotidien, recueillies d’un regard qu’elle a porté sur une courbe ou un angle droit, des bouts de rien usés et sans valeur autre que cette qualité formelle et que Sibylle Baltzer s’applique à faire entrer en dialogue avec d’autres formes peintes, de véritables compositions géométriques où les couleurs se côtoient ou s’affrontent. La fragilité discordante viendrait de là, de cet équilibre qui se crée entre des abstractions de hasard et les dessins de géométrie pure, ainsi que dans le rapport audacieux des couleurs entre elles.

Ce qui frappe dans le travail de Sibylle Baltzer c’est sa capacité à intégrer les influences des maîtres (et l’on pense pour la couleur à celle de Claude Viallat qui fut son professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris), à puiser dans cet héritage commun de l’histoire de l’art abstrait pour mettre en œuvre un langage qui lui serait propre. On est là, en effet, dans un au-delà de la géométrie, celle des artistes des années 50 quand l’art était construit, minimal ou sériel, dans un au-delà de l’abstraction simplificatrice d’un Mondrian, ou même des tentatives de production de signes reconnaissables comme ce fut le cas à la fin des années 60 pour le groupe BMTP par exemple. On est plus proche de ces artistes dits du mouvement Néo-Géo tels que John Armleder qui ont exploré cet au-delà de l’abstraction, le tableau devenant objet et l’image motif. On est dans cette continuité-là, dans le dépassement de la peinture, dans une forme d’ironie même à l’égard de l’académisme de l’abstraction quand des objets trouvés sont mêlés à des peintures abstraites géométriques ou monochromes, dans une distance salutaire avec l’œuvre d’art.

Couleurs aux tons « pop » et ironiques, roses vifs et verts acides, jaunes crus et bleus pâles côtoyant des violets durs, succession de points faisant trame, cette volonté de banalisation de l’œuvre d’art par la dérision de certains matériaux et l’aspect apparemment bricolé de leur mise en œuvre fait sens dans notre ultra contemporain et vient non plus affirmer la suprématie d’un ready-made duchampien mais bien ouvrir d’infinies possibilités d’appropriation et de critique, un jeu de perception vif et euphorisant où le ludique n’est jamais absent. Il y a du jeu en effet dans cette façon de se servir des couleurs et des matériaux, une poésie très sensuelle à les rapprocher, les superposer, quand le tableau lui-même devient support d’un assemblage qui, cela arrive, flirte avec la figuration.

C’est d’ailleurs cette banalisation qui permet de pousser à l’extrême les questionnements de la matière et d’interroger en quoi certains matériaux « font peinture ». Une peinture jaune résiduelle sur un ruban de masquage vient souligner l’absence du carré peint sur une toile antérieure, un rouleau carmin de moustiquaire en plastique froissé dans l’épaisseur de la toile nous ramène aux plissés des étoffes rouges dans certains tableaux de Nicolas Poussin. Il n’existe pas dans les matières ou les couleurs de rapport hiérarchique mais bien une intensité vibratoire, musicale tout aussi bien, comme cela apparaît dans certaines de ses oeuvres, je pense en particulier au long polyptyque aux bandes horizontales bleues. Il y a du plaisir à retrouver la peinture là où on ne l’attend pas, dans ces objets usés, ces «éléments parfaitement figuratifs du réel» comme elle les qualifie elle-même, dans cette vibration des couleurs.

Mais oui, la peinture est là, loin des codes de l’abstraction ou de la géométrie des formes, dans cette planche où survit encore un bleu de ciel usé, dans ces tâtonnements, ces assemblages qui la rendent visible, et pour Sibylle Baltzer il y a grande sensualité à la faire surgir, comme sur les toiles sur lesquelles elle trace des formes avec une liberté totale du geste, un bonheur des coulures et des aplats étalés, des formes qui s’affranchissent du cadre même de la toile, devenues des couleurs support accueillant d’autres formes géométriques ou d’autres ajouts de matière couleur. C’est alors, dans ce geste silencieux d’étalement de la peinture, que le corps s’exprime, qu’il parle le mieux. Quand reste visible la tension qui fut à l’origine du geste et qu’elle entre en dialogue avec notre propre tension à en être les spectateurs. Alighiero Boetti le rappelait à propos d’une de ses toiles, « ce qui parle toujours en silence, c’est le corps.»

Bernard Collet, Mars 2013