Oxana Taran

Dessin au bic, Installation, Peinture

Dans A la recherche du temps perdu, le nouvelliste Marcel Proust raconte comment un morceau de madeleine trempé dans du thé cause une irrésistible sensation de plaisir, le poussant à réfléchir sur lui-même. Il prend une autre gorgée de thé, puis une autre, mais la troisième gorgée est beaucoup moins galvanisante que la seconde. Au moment où il dépose la tasse et se concentre sur le premier moment où il a goûté le gâteau, c’est comme si un souvenir refaisait surface, pour s’effacer aussitôt. Après une série d’échecs, il parvient finalement à identifier ce précieux souvenir qui lui apporte tant de joie. C’est le goût du morceau de madeleine, trempé dans du thé au tilleul, que sa tante Léonie lui offrait quand il lui rendait visite les dimanches matins. L’identification du goût fait ressurgir une foule de souvenirs, emmenant l’auteur à Combray. Dans son esprit, il revoit le village dans lequel il avait l’habitude d’aller, les maisons, la place, les rues…

Dans la psychologie de la mémoire, l’association d’odeurs et d’anciens souvenirs est connue comme « le phénomène de Proust ». Pour certains artistes visuels, les mémoires d’enfance sont aussi chères qu’elles le sont pour Proust. Cela est par exemple vrai pour le peintre russe Kandinsky, qui a passé son enfance à Odessa (Ukraine). L’artiste évoque ses souvenirs dans son autobiographie Rückblicke (Looking Back) 1911-1913, dans laquelle il décrit en détail le chemin visuel et mental qu’il a dû prendre pour passer de l’école de droit à la peinture et de l’art figuratif à l’art abstrait. « Les premières couleurs qui m’ont impressionnées sont le vert lumineux et juteux, le blanc, le cramoisi, le noir et le jaune ocre, » Kandinsky commence sa narration par : « Ma mémoire de ceux-ci remonte à mes trois ans. Ce sont les couleurs de divers objets de mon enfance qui, en fait, sont devenues plus fades que les couleurs. »

Pour Oxana Taran aussi, la mémoire joue un rôle important. Afin de comprendre ses dessins, ses peintures et ses installations spatiales, il est nécessaire de connaître son enfance à Kiev en Ukraine, ainsi que la migration géographie et intellectuelle ayant marqué sa vie. Depuis qu’elle a quitté sa ville natale, la flexibilité est le trait qui la caractérise par excellence. Taran s’adapte sans cesse aux autres cultures, aux langues étrangères, nouvelle voie, gens différents, nouveau style de vie, ou, comme elle le dit elle-même, à « un chemin de vie presque schizophrénique »: elle ne vit pas dans un seul monde, mais dans plusieurs mondes et réalités à la fois, qui malgré leurs ressemblances ont peu en commun.

Taran n’est en fin de compte pas fascinée par notre dialectique occidentale ni par celle inspirée du Marxisme. Elle n’est pas non plus intéressée par la propagande soviétique qui en résulte, avec ces hideux posters et ces panneaux d’affichage ennuyeux reflétant le constructivisme russe des années 1920 qui assombrissent son Kiev d’enfance, et qui maintenant ne sont plus que des reliques nostalgiques d’une idéologie (utopie) disparue depuis longtemps. Taran reste non-affectée par notre empirisme occidental. Elle est une enfant aux racines culturelles, mystiques et spirituelles non-occidentales à partir desquelles toute la Russie a été bâtie : la culture asiatique-mongole d’une part,  la culture byzantine d’autre part.

Le concept d’icône fait référence à l’image primitive, l’archétype. L’icône est une représentation symbolique d’une vérité transcendantale qui ne peut jamais être observée. La croyance est plus importante que la compréhension. La prédiction est plus fondamentale que l’observation. L’esthétique néo-platonicienne byzantine de l’eidos et du morphe a inspiré l’esprit russe emprunt de traditionalisme et de désintérêt pour la politique.

Il est impressionnant que l’artiste Marina Abramovic aie le même bagage spirituel, bien qu’elle ait été élevée dans un contexte familial traumatisant totalement différent dont  elle a trouvé une issue au début des années 1970 avec ses performances à la limite de l’auto-destruction. Comme Taran, Abramovic est particulièrement attirée par le chamanisme et le bouddhisme tibétain, dont les rituels et les cérémonies permettent d’atteindre un plus haut niveau de conscience. « Dans les situations les plus extrêmes, on peut faire une sorte de saut mental d’un état à un autre, » selon l’artiste. Son travail Nightsea Crossing (1981-86) inaugure une période de silence et de vide durant laquelle l’artiste essaye d’aboutir à un plus haut niveau de connaissance d’elle-même. Des installations résultent de l’acquisition de cette nouvelle compréhension : Inner Sky (1991) ou Shoes for Departure  (1991), et « spirit cookings ». Dans ces travaux, l’accent est mis sur l’élément sculptural et sur le transmission d’énergie par les matériaux naturels : « A la fin (…) il est aussi question de comment parvenir à un état d’esprit paisible. Il y a tellement de chemins différents pour parvenir à cet état, et c’est un long chemin. Vous pouvez expérimenter cette clarté seulement pendant un moment, mais elle se dissipe à nouveau. Il y a tout ce travail qui doit être fait pour stabiliser cet état, et cela prend une vie entière pour y parvenir. »

Les dessins, peintures et installations d’Oxana Taran sont en fait des interventions minimalistes dans l’espace. Son médium préféré est la peinture. Taran peint ce qu’elle voit et ressent. Ses peintures parlent d’images visuelles archétypales, qui spontanément et soudainement parviennent à son esprit, déclenchées par une large variété de stimuli : un panneau d’affichage d’une compagnie aérienne bulgare, un mur aveugle ou la façade peinte d’un immeuble d’appartements à côté d’une série de maisons modestes, etc. Ce qu’elle peint n’est pas réel. Ce sont des souvenirs d’un temps et d’un espace qui n’ont jamais été, mais qui ont été générés par le pouvoir de l’imagination. Taran matérialise, en fait, un processus mental visuel à travers le médium du langage plastique. Dans une interview, l’artiste fait référence aux « images qui bougent sans cesse », et comment elle choisit certaines de ces images qui apparaissent dans une tornade ininterrompue de pensées. Taran, elle-même, considère ses peintures comme faisant partie d’un puzzle. Elle parle de « dévoiler un fragment de vérité », ou de « représenter un fragment de la face intérieure ». Elle a donné un nom à son projet: Aerozona.

Comme mentionné précédemment, la mémoire joue un rôle important. Les souvenirs constituent le champ mental à partir duquel Taran démarre, en tant que femme et peintre. « Je vis dans un monde virtuel », dit-elle. « Je dois combattre toutes sortes d’aliénation, culturelle ou autre… Il y a le sentiment de perte. Tu laisses quelque chose en arrière. J’essaye de retracer certains de ces fragments et de les projeter dans le futur, parce qu’ils ont le droit d’exister… Les images que je crée sont des images sur lesquelles je peux compter. Mais cela est lié à une envie nostalgique de revenir à un âge d’or, à un temps qui n’existe pas – qui n’existera jamais. La mémoire à laquelle je me réfère, pointe vers le futur. Dans mes installations, je veux rappeler quelque chose de cette image universelle. D’une façon très discrète. »

Johanna Kint, Sint-Agatha-Rode, 2 février 2007